Cinquante ans à la sauvegarde du patrimoine ilnu
Publié le 21 mai 2026
Par Pierre Gill
Mme Bibiane Courtois a été présidente du conseil d’administration de la Société d’histoire et d’archéologie de Mashteuiatsh et directrice du Musée ilnu de Mashteuiatsh dans les années 80. D’abord infirmière, elle a travaillé aux premières heures du Centre de santé de Mashteuiatsh, en accédant rapidement à la prise en charge de l’ensemble des services de santé pour la communauté. Parallèlement à sa formation et à son implication, Mme Courtois a joué un rôle important et déterminant auprès de l’Association des Femmes autochtones du Québec, afin de faire reconnaître les droits des femmes alors bafoués par les lois canadiennes.
Son désir de travailler pour les siens remonte à très loin. Son intérêt pour la culture de son peuple, les Pekuakamiulnuatsh, ne s’est jamais éloigné de ses valeurs. D’une famille nombreuse et proche de sa culture, elle a tôt fait de s’intéresser à ce qui se passait autour d’elle.
Mme Bibiane Courtois a grandi dans la maison voisine de la créatrice du musée ilnu de Mashteuiatsh, Mme Carmen Gill-Casavant, qui était aussi la sœur de sa mère. Elle a pu constater son dévouement, son attachement à la culture, et sa volonté de sauvegarder un patrimoine en danger. Elle se souvient de ce que lui racontait Mme Gill-Casavant : « Elle était aux États-Unis et elle s’ennuyait. Déjà, à ce moment-là, elle se préoccupait de la conservation. Elle avait fait un cours par correspondance en muséologie. Quand elle est revenue ici, tranquillement, le musée a été créé. Elle tenait beaucoup, beaucoup, à conserver les savoirs. Ça, pour elle, c’était le plus précieux qu’il y avait. Elle cherchait toujours à avoir du support pour l’aider à conserver. Elle voyait que ce qu’elle avait mis sur pied et ce qu’elle voulait conserver, il fallait l’assurer pour longtemps. C’était sa façon de travailler tout le temps. Moi, ce que je me rappelle d’elle, c’est ça, beaucoup de conserver. Elle était tellement contente quand j’avais accepté d’être directrice au musée parce qu’elle voyait que ça allait se continuer », raconte Mme Courtois.
Au-delà de la contribution exceptionnelle de Mme Carmen Gill-Casavant, Mme Bibiane Courtois s’est rapidement intéressée à la Société et au musée en voulant poursuivre l’œuvre de sa fondatrice. Toutes deux se sont intéressées au patrimoine appartenant à la culture des Pekuakamiulnuatsh, par les objets qui étaient conservés dans quelques musées, aux États-Unis. « Dans les musées de Washington et de Chicago, il y avait de nombreux objets qui ont été rapportés par Frank G. Speck, un anthropologue qui a fréquenté Mashteuiatsh dans les années 1910-1930, et qui a récolté de multiples objets appartenant à notre Première nation; c’est alors que je me suis intéressée au rapatriement de ces objets. »
Mais la tâche était colossale et encore de nos jours, il y a beaucoup de restrictions quand il est question de rapatriement d’objets. Mais pour Bibiane Courtois, l’intérêt pour ces objets n’a cessé de croître. « Dans le cadre de ce projet de recherche, j’ai rencontré des responsables de rapatriement dans des musées, entre autres à Washington et à Chicago. Ce qui nous a permis d’aller à Chicago, puis à Washington pour visiter les collections et voir les objets. On a même organisé un groupe de l’école Kassinu Mamu qui est allé visiter les objets à Washington. Quelques temps après, j’ai été sollicité par le musée de Chicago pour faire partie du renouvellement de leur exposition sur les Premières Nations. J’ai travaillé quatre ans avec eux puis je suis fière aujourd’hui de dire que, dans l’exposition permanente du Field Museum à Chicago, il y a deux endroits, deux sections qui sont consacrées aux Pekuakamiulnuatsh. »
La fondatrice émérite du Musée ilnu de Mashteuiatsh, Mme Carmen Gill-Casavant.
Devant de tels objets, Mme Courtois s’est sentie interpellée. « On les regarde, puis on a envie de partir avec d’abord, puis les ramener chez nous au plus vite. Parce que moi, je me sentais le coeur gros quand je voyais ça, parce que je ne savais pas qui les avait faits. J’imaginais des scènes dans ma tête pendant la fabrication ou pendant leur utilisation puis je me disais ça ne se peut pas; ils sont ici. Ils sont dans des tiroirs en métal. C’est froid. C’est incroyable. Ils auraient dû, ces objets-là, finir leur vie avec nous autres. »
« Par contre, se disait-elle, je réfléchissais et je me disais que s’ils n’avaient pas été conservés, on ne les aurait plus. Ils ne seraient plus là. Les musées ont quand même fait leur travail. Ils ont conservé ces objets, mais nous autres, on les a perdus, puis il y a des savoirs là-dedans qu’on a perdus. J’imaginais des vies de famille même, parce qu’à un moment donné, j’ai ouvert un tiroir, puis dans le tiroir, il y avait un chapeau d’homme. Il y avait des plumes. Il y avait des plumes après le chapeau aussi. Il y avait la fourrure, mais il y avait des plumes aussi. Quand j’ai ouvert l’autre tiroir à côté, il y avait le même chapeau, mais pour un enfant. Dans ma tête, je voyais le papa avec l’enfant qui s’en allaient en raquettes. Je voyais plein d’images. C’était vraiment émouvant! » raconte Mme Courtois.
Riche de ces connaissances et des liens qu’elle a établis avec ces institutions américaines, l’intérêt de Mme Courtois s’est tourné vers les gens d’ici, qui vivent encore près de leur culture, de leurs racines, se rappelant que quelque part, ces objets sont conservés avec rigueur, et que ces mêmes objets sont disponibles pour révéler des informations sur le passé, l’histoire et la façon de vivre des Pekuakamiulnuatsh.
